Les antiquités du sang : Armes VS Art

Ce chiffre n’étonne malheureusement plus personne : le trafic d’objets d’art est le troisième plus important au monde, après la drogue et les armes. Certaines études laissent même penser que ces trafics sont liés. 

D’après certains spécialistes, l’Etat Islamique financerait ses attaques et son fonctionnement, en partie grâce à la revente et au trafic d’antiquités. C’est dans les colonnes de LA STAMPA que Domenico Quirico, un journaliste italien qui s’est fait passer pour un riche collectionneur, raconte sa rencontre avec un mystérieux “émissaire”, dans un lieu plus qu'insolite pour une vente aux enchères : une usine de saucissons en Calabre.

L’empereur me regarde, posé sur la table en métal du boucher, avec son éternel regard de marbre, le nez légèrement retroussé, sa barbe et ses cheveux magnifiquement sculptés par le burin du sculpteur du IIe siècle [...] l’image fait sens, comme si la tête venait d’être décapitée, pour se montrer à moi, là, dans cette splendeur de cimetière.
— Domenico Quirico, envoyé spécial, la Stampa

Dans le quotidien italien, le journaliste détaille, pas à pas, comment s'est déroulée la scène. Un récit qui glace le sang. Et pas seulement parce qu’il se déroule dans une chambre froide de boucher.

Une photo floue montrant la tête en marbre décapitée d’une statue romaine : cette photo a fait office de "ticket doré" pour la vente aux enchères - illicite - d'une antiquité pillée

Une odeur intense, qui étourdit, nous frappe : le sang, la viande abattue. Accrochés à des crochets pendant des salamis et des quarts d’animaux, qui attendent encore le couteau de boucher. Du coffre de l’auto enveloppé dans un drap blanc, sort mon potentiel prochain achat.
— Domenico Quirico, envoyé spécial, la Stampa

Ironique décor pour cette barbarie d'un genre nouveau. Car si la question du pillage d'œuvres d’art n’est pas nouvelle, elle prend une autre dimension par son lien avec le terrorisme et sa réutilisation à des fins de propagande. Au-delà des destructions mises en scène dans différents sites archéologiques et musées (Palmyre, Mossoul…), on a vu apparaître un véritable commerce des œuvres d’art volées que l’on appelle désormais « les antiquités du sang » (en référence aux « diamants du sang »). 

Daesh organise ces différents pillages à travers le Moyen-Orient, notamment en Syrie et en Irak, par le biais de taxes, permis de fouilles, prises d’otages d’archéologues… Au moins 400 sites auraient fait l’objet de ces pillages et ce chiffre ne cesse d’augmenter. "Cela devient une véritable industrie », comme l’explique Jean-Luc Martinez, directeur du Louvre, dans plusieurs interventions.

Les ressources de l'EI : les recettes du trafic d'art en 4è position | Source : Les Décodeurs, Le Monde

Mais comment de tels trésors parviennent-ils jusqu'au marché? Une partie de ces œuvres d’art entrent sur le sol européen par des pays à la législation plus souple comme la Belgique ou le Luxembourg. Certaines restent à l’ombre dans des ports-francs durant quelques années.
Une autre part de ces pillages entre également par le biais de la mafia, la 'ndrangheta calabraise et la camorra napolitaine.
Cet autre trafic prend place dans le sud de l’Italie. Après avoir acheté des armes à la mafia russe, la mafia italienne les revend à son tour à l’Etat Islamique contre des œuvres d’art antiques. C’est un trafic bien rodé : les œuvres arrivent en mer Tyrrhénienne par des bateaux battant pavillon chinois, puis des « ventes aux enchères » illégales sont mises en place dans des lieux réquisitionnés pour l’occasion, appartenant à la mafia. La transaction est effectuée, les œuvres d’art sont échangées contre de l’argent ou des armes qui repartent à bord de ces mêmes navires

Nous avons étudié le ‘PIB de la terreur’ et nous savons que l’une de ses composantes est l’œuvre d’art volée. [...] Elles alimentent les circuits de Daesh et contribuent au PIB de la terreur
— Angelino Alfano, Ministre de l’Intérieur italien

Ce véritable marché noir, est en partie possible à cause d’acheteurs (Russe, Chinois, Japonais, Américain…) peu regardants sur la marchandise qui alimente ce trafic. Ces œuvres achetées par des collectionneurs à la morale douteuse passent de l’ombre à la lumière après plusieurs ventes successives et finissent sur le marché officiel.  

La beauté et l’art sont souvent les mobiles des meurtres, de la destruction, de l’oppression et de la dévastation.
— Luca NANNIPIERI, historien - L'art de la terreur

Bustes palmyrènes confisqués par la Direction générale des antiquités et des musées

Malgré une lutte acharnée contre le commerce des antiquités du sang de la part des carabiniers italien, de l’ICOM, de l’APSA ou d’Interpol… le combat reste particulièrement difficile du fait de l’opacité de ces réseaux.

On dit que la beauté sauvera le monde. Protégeons-la ! Il faut encore y croire.