Kinkade ou la fabrique des merveilles

L'histoire de l'art ne retiendra pas son nom, mais on dit que ses tableaux ornent un foyer américain sur vingt. C'est du moins ce que prétend son site Internet qui continue de commercialiser ses oeuvres malgré sa mort en 2012.

Rosebud Cottage by Thomas Kinkade

Thomas Kinkade est un héros de l’Amérique profonde : sur sa page Facebook qui avoisine les 90 000 fans, le "gourou" est célébré chaque jour par des personnes qui rêvent (littéralement) de vivre dans un de ses tableaux. Un maître du kitsch qui peignait des cottages enneigés et des paysages féériques, mais aussi des personnages de Disney dont il avait la licence.

Oui mais voilà, cette année, la très active et lucrative Thomas Kinkade Company s’est faite épingler par la justice pour contrefaçon.

Il faut dire que dans les années 1990 - 2000, cet admirateur de Warhol vendait 1 oeuvre toutes les 40 secondes - aussi simplement que McDonald vend ses hamburgers à travers ses franchises. Le filon s'est tari avec la mort de l'artiste, mais la Kinkade Company a trouvé un formidable moyen pour rester à flot. Comment ? En faisant croire à l’existence d’une cachette secrète remplie d’oeuvres inachevées... qu'elle s’est empressée de faire “finaliser” par des assistants.

Thomas Kinkade, le peintre favori de millions de ménages américains

Andy Warhol is my hero, and I’m his heir apparent
— Thomas Kinkade

La sonnette d’alarme est tirée en 2013 à l’occasion d’une visite du siège social lors du séminaire des franchisés.

«C'est ici que la magie opère" leur glisse-t-on sur le ton de la confidence, devant quatre techniciens affairés à rajouter de la peinture fraîche et des effets lumineux sur les toiles, grâce à des ordinateurs surpuissants. Les mêmes que la Kinkade Company dénomme «assistants» dans ses communications officielles...

Images from CBS NEWS / Thomas Kinkade's factory

This is where magic happens
— la Thomas Kinkade Company à ses franchisés

"Nous apportons une touche de couleur aux images. Nous reprenons les concepts de Kinkade et nous leur donnons vie." affirme-t-on devant les franchisés ébahis.

Et bien cet été, le propriétaire de l'ex 2ème plus grosse galerie franchisée a attaqué la société en justice, l’accusant d’avoir poussé ses franchises à la faillite en présentant comme originales des oeuvres générées par ordinateur. 

You can even enjoy a cup of your favorite hot beverage in a branded coffee mug

"Quelque part, ce processus diffère peu des pratiques de Jeff Koons qui conçoit ses œuvres puis les fait réaliser par ses 150 employés. Mais la différence est que Koons vend à de riches collectionneurs et à des galeries renommées, là où Kinkade écoule ses productions dans des centres commerciaux." analyse Broadly Vice dans son article sur le sujet. Selon l'historienne de l'art Anna Brzyski le monde de l'art ne pourra jamais accepter Kinkade. Sa démarche fait entorse à l’injonction “quasi éthique du milieu contre le vulgaire et l'art commercial." Il ne sera jamais reconnu comme un artiste sérieux.

I love his art work. wish I could live in those idealic worlds that he created.
— Deborah, a Thomas Kinkade's Fan

In 2016, the company attended the Brand Licensing Europe fair in London as an Art Brand Studio

La compagnie qui vient de participer au Brand Licensing Europe ne cache pas sa vocation commerciale. Elle s’affiche volontiers aux côtés de Pixar et de Marvel sur sa page Facebook, comme un produit de grande consommation.

Pas étonnant quand on sait qu'il admirait Andy Warhol entre tous. Mais l'ambiguïté dont sa compagnie a joué sur l’authenticité pourrait lui coûter cher…