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Hic et nunc

À la plus parfaite reproduction il manquera toujours une chose : le hic et nunc de l’œuvre d’art – l’unicité de son existence au lieu où elle se trouve
— Walter Benjamin, L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique
Marcel Ravidat n'a que 17 ans lorsqu'il découvre par hasard la grotte de Lascaux en 1940. Quelle émotion l'envahit lorsqu'il réalise l'étendue de sa découverte? Quel lien indestructible l'artiste a-t-il tissé avec l'humanité entière, lorsqu'il trace ces lignes sur la paroi, il y a 17 000 ans? Quelle meilleure illustration de la notion d'esthétique développée par W. Benjamin d'"ici et maintenant"?

Marcel Ravidat n'a que 17 ans lorsqu'il découvre par hasard la grotte de Lascaux en 1940. Quelle émotion l'envahit lorsqu'il réalise l'étendue de sa découverte? Quel lien indestructible l'artiste a-t-il tissé avec l'humanité entière, lorsqu'il trace ces lignes sur la paroi, il y a 17 000 ans? Quelle meilleure illustration de la notion d'esthétique développée par W. Benjamin d'"ici et maintenant"?

Jeff Koons et Louis Vuitton ont plus d'un tour dans leur sac

Quand l’industrie du luxe et une star de l’artindex s'emparent de l’histoire de l’art, le chic n’est pas toujours au rendez-vous. C’est ce qu’on retiendra de cet incroyable featuring qu’est “Masters”, la nouvelle collection de sacs signée Jeff Koons et Louis Vuitton. 

Aussi, à grands renforts de tweets et de hashtags #LVxKoons, la sacro-sainte salle de la Joconde a accueilli au Louvre, lundi 11 avril, tout un parterre de stars, pour le dîner de lancement de la sulfureuse collection. 

Résultat? Des sacs un poil kitsch (à moins d'aimer vraiment les dorures et les tons arc en ciel) au motif de cinq tableaux de maîtres, méticuleusement choisis pour déchaîner les passions : la ­Joconde de Léonard de Vinci, La Chasse au tigre de Rubens, La Gimblette de Fragonard, Champ de blé avec cyprès de Van Gogh et Mars, Vénus et Cupidon du Titien. Les fashionistas sont prévenues. Il va falloir réviser son Gombrich.

Maintenant que vous trépignez d'envie de connaître la démarche artistique sous-jacente, la voici. Koons est parti de « Gazing Ball paintings » déjà présentée chez Gagosian à New-York en 2015, une série reprenant des chefs d’oeuvre de l’histoire de l’art, minutieusement reproduits par son atelier, et augmentés d'une balle bleue réfléchissante. Il y ajoute son monogramme, mixe le tout avec l'univers de Vuitton et décline la chose en sacs et en foulards. "Le véritable propos des "Gazing Balls paintings", c'est de nous apprendre à aimer des choses qui appartiennent au passé."

Bref. On n'est plus obligés de shopper dans les boutiques de musées, et ça c'est une bonne nouvelle.

Crédits : Lewis Mirett | Jeff Koons, dans son studio à New York, présente un sac Speedy, et un sac Montaigne (à gauche), issus de la collection « Masters » via @madamefigaro

Crédits : Lewis Mirett | Jeff Koons, dans son studio à New York, présente un sac Speedy, et un sac Montaigne (à gauche), issus de la collection « Masters » via @madamefigaro

Née pour être un hit

Ce n’est pas la première fois que la marque a recours à la patte d’un artiste. Pour redonner un vernis de culture cultivée à son luxe jugé trop pop, Louis Vuitton a fait appel à Takashi Murakami, Yayoi Kusama, Richard Prince ou Stephen Sprouse par le passé, et chacune des collaboration a systématiquement fait le buzz. Cette collection va-t-elle connaître la même destinée?

A écouter le discours de Jeff Koons - léché, précieux, enthousiaste - sur le fait que "porter un sac, c’est célébrer l’humanité", on est quand même perplexes... Heureusement, le clip vidéo (sur l'excellent son Jesse Rose, Chocolate) balaye nos derniers doutes.

“What this series Gazing ball paintings is really about, is how to have appreciation for things that came before. [...] I hope that when somebody walks down the street with one of these bags, what they are doing is celebrating humanity. And I want it to become art. I believe that these bags, are art.”
— Jeff Koons

Fashion x Art = une profitable équation. Jeff Koons en compagnie de Delphine Arnault. La fille du célèbre collectionneur et homme d'affaires est aujourd'hui DGA de la griffe.

Miroir, mon beau miroir

Bref, la marque au monogramme n’en finit plus de se mettre en scène et voudrait bien qu'on la considère un peu pour sa radicalité. On ne sait plus trop si c'est du cynisme ou de l'autodérision, mais ce qui est certain, c'est que le marketing de l'art atteint ici des sommets : “Louis Vuitton est une marque transgressive depuis ses origines.“ déclare Michael Burke, Président de la Maison de mode Louis Vuitton. Il continue avec le même enthousiasme : “Aujourd’hui, nous vivons une période ultracréative, d’ouverture entre les arts, la musique, le design, l’architecture, le sport… Les frontières culturelles et les dogmes se sont effondrés”. Providentiel et lucratif : un sac "Masters" coûte 2100€ contre seulement 760€ pour sa version classique. #pasassezchermonfils

Laid ou Kawaï ?

Si vous voulez notre avis, le résultat est tout à fait pittoresque. Laid ou Kawai... à moins que ce ne soit les deux. Le mélange fait penser aux horribles copies qu'on trouve aux abords du Louvre dans les boutiques pour touristes. Sans crier gare, un souvenir de cours d'histoire de l'art remonte à la surface... C'était pas ça, le sublime, justement ? : P

En résumé : Da Vinci est le nouveau Duchamp.Les artistes sont des marques. Les sacs sont de l’art... Et l'importance de tout ça est assez relative.

Inventaire d'une vie d'artiste : l'exemple Richter

L'un des artistes les plus chers et les plus influents au monde a fêté ses 85 printemps le 9 février dernier. En plus de cinquante ans de carrière, Gerhard Richter peut se vanter d’avoir à son actif une production impressionnante dans des styles aussi divers que maîtrisés. Et chez Seezart, on doit bien reconnaître qu'on est fans de Gerhard devant l'éternel...

Gerhard Richter à New York | Credits : MARIO SORRENTI, le WSJ Magazine

Inclassable

Mes tableaux sont sans objet [...] sans raison d’être, ni but, ni fin. (Mais il y a quand même de bons et de mauvais tableaux).
— Gerhard RICHTER

Difficile pourtant de vous le présenter. Richter a décidé de ne pas se cantonner à un seul style d'art, et c'est peu de le dire ! Très tôt, il prend le contre pied de la facilité en se frayant un chemin bien à lui, entre peinture figurative, abstraction, photo-réalisme, pièces de verre, portraits, peinture de paysages... Pour lui,  une oeuvre met avant tout en avant une méthode :"Mes tableaux sont sans objet ; [...] ; ils sont comme les choses, les arbres, les animaux, les hommes ou les jours qui, eux aussi n’ont ni raison d’être, ni fin, ni but. Voilà quel est l’enjeu. (Mais il y a quand même de bons et de mauvais tableaux.)" conclue-t-il avec dérision.

Gerhard Richter en pleine fabrication d'une Abstraktes Bild | Extrait du film de Corinna Belz

Souvent dans ses tableaux, une mise à distance de la réalité survient. Elle est produite par des effets de flous, que ce soit dans ses peintures réalistes, dans ses peintures abstraites ou dans ses Overpainted Photographs, où l'ajout de matière picturale vient adoucir la netteté de l'image photographique.

La méthode et le flou

Mais si Gerhard Richter emploie volontiers le flou pour représenter le monde, il est on ne peut plus précis lorsqu’il s’agit de documenter ses œuvres.

A la fin des années 60, raconte le critique d’art Dietmar Elger, Richter devient obsédé par le besoin de décrire son développement artistique. Il commence à cataloguer et à organiser méthodiquement sur des panneaux en carton, groupés par thèmes, les photos, montages et croquis ayant inspiré son travail. Ce travail au long cours est devenu une oeuvre en soi, qui a même été exposée, publiée et augmentée méthodiquement par son auteur au fil des années : l’Atlas.

Je voulais créer de l’ordre, avoir une vue d’ensemble
— Gerhard Richter au sujet de son oeuvre-fleuve, Atlas

Gerhard Richter Atlas, extrait | Source : SKP

Aujourd’hui grâce à ce colossal travail d'inventaire, on peut lire dans son cheminement artistique comme dans un livre ouvert : sur son site internet, chaque oeuvre est dotée d'une "carte d'identité" comprenant une photo, les publications dont elle a fait l'objet, les expositions auxquelles elle a participé... Tiens, tiens, ça ne vous rappelle pas quelque chose? Pour un peu, on ferait le rapprochement avec une certaine application pour artistes, particulièrement chère à nos coeurs ;)

Recenser, dénombrer, archiver

En ce moment, Richter constitue d'ailleurs le catalogue raisonné de ses Overpainted Photographs, et il fait appel au public pour répertorier les oeuvres en circulation. Car avec une telle production, son art a évidemment fait école partout dans le monde. 

Un signe qui ne trompe pas? De faux Gerard Richter sont vendus parmi d'autres imitations de Goya, Rembrandt, Magritte ou Van Gogh, dans les rues de Dafen, le quartier des copistes de Shenzen.

A Dafen, près de Shenzhen, une ville de copiste reproduit tous les grands maîtres. Et Gerhard Richter n'y fait pas exception | Une photo de la série « Real fake Art » | Credits : Michael Wolf / Otto Steinert

Ainsi Gerhard Richter garde sans cesse un œil sur ses créations et ce n'est pas toujours facile. Un véritable exemple dans le monde de l'art ! Chez Seezart, nous ne pouvons qu'applaudir cette initiative car nous partageons ce même désir de tracer, documenter et attester une provenance claire des oeuvres d'art, pour protéger les auteurs et encourager la création. Bref : rendre à César ce qui est à César.

Wolfang Beltracchi, “prince des faussaires”

Il suffit de prononcer son nom pour percevoir déjà le génie de ce curieux personnage : Wolfgang Beltracchi. Sous ses allures de hippie, celui qui se fait appeler le « prince des faussaires » a imité Ernst, Dufy, Matisse, Derain, Van Dongen et bien d’autres au fil d’un parcours fascinant. Il fallait qu’on vous le présente pour parfaire le tableau de famille... Voici donc l'histoire des Beltracchi dans la continuité de notre série de portraits, #IntoForgery.

Les Bonnie and Clyde de la peinture? Wolfgang et Hélène se rencontrent en 1992 et sous leurs faux airs de hippies, se cache une redoutable machine à faux. Crédits : DR

Les Bonnie and Clyde de la peinture? Wolfgang et Hélène se rencontrent en 1992 et sous leurs faux airs de hippies, se cache une redoutable machine à faux. Crédits : DR

 

Né en Allemagne sous le nom de Wolfgang Fischer, Beltracchi est initié à l’art par son père qui restaurait des œuvres dans des églises. Tout part d’un défi qu'il lui lance un jour, sur le ton de la plaisanterie : « tu ne saurais pas capable de reproduire un Picasso ». Non seulement il en a été capable, mais il a révélé ce jour là son talent. Ce sera le déclencheur d’un destin hors du commun, celui de faussaire.

Les Bonnie and Clyde de l’art

Mais derrière tout grand homme, se cache une femme, et Beltracchi n’officie pas seul : il forme avec son épouse Hélène (dont il a emprunté le nom) un vrai couple de cinéma hollywoodien : les Bonnie and Clyde de l’art. En les observant, on constate une complicité totale tant affective que professionnelle : tandis que Wolfgang joue le rôle du faussaire, Hélène incarne à merveille la marchande d’art, et forment à eux deux un binôme redoutable. Ils mettent en place une des plus grandes arnaques de l’histoire du marché de l’art qui durera des années avant d'être découverte...

Si j’avais voulu ne faire que de d’argent, j’aurais pu peindre 2 000 toiles. Je n’en ai fait que 300 en quarante ans [...] parce que c’était le but ; m’approprier l’écriture d’un artiste, juste une fois, et qu’un expert avalise ma création.
Devant de faux Beckmann, Matisse et Kandinsky | Source : Paris Match |  Crédits : Baptiste Girourdon

Devant de faux Beckmann, Matisse et Kandinsky | Source : Paris Match |  Crédits : Baptiste Girourdon

“Il a été plusieurs”

La clé de la réussite dans cette pièce bien orchestrée, c’est d’abord la capacité de Beltracchi à incarner plusieurs rôles. A se fondre si bien dans le style d’un autre qu’il parvient à faire croire à des oeuvres inédites.

Pour lui, chaque peintre a une écriture personnelle qui selon lui « vient du temps, du mouvement, lent ou rapide », et là où réside sa plus grande fierté, c’est lorsqu’il parvient à reproduire cette patte. Il confie « lorsque j’examine une toile, après m’être imprégné de l’univers de l’artiste, je peux assimiler cette écriture. Comment ? Je ne suis jamais parvenu à l’expliquer. Ce que je sais, c’est que je crée dans le même temps que le peintre. Je peux dire s’il a passé sur sa toile une heure ou une semaine, s’il a fait une pause. » Pour ce faire, il s’instruit énormément et reproduit les habitudes de vie des artistes qu’il imite, jusqu’à ce qu’il se mette à penser et à peindre comme eux. Wolfgang ironise même en songeant à son épitaphe. Sur sa tombe, il fera inscrire les mots suivant : « Il a été plusieurs. »

Aussi, lorsqu’on lui demande s’il est faussaire, Wolfgang nie, car ses œuvres n’existaient pas avant lui. Il produit les tableaux que d’autres n’ont jamais réalisés, ou fait revivre, à sa façon, des œuvres disparues. Peut-être même mieux. « J'ai toujours essayé de faire un peu mieux que l'artiste lui-même », dit-il sans une once modestie.

Fin de partie, nouveau départ

Encore aujourd’hui, des collectionneurs possèdent des tableaux Beltracchi qu’ils savent être faux sans pourtant vouloir les déclarer comme tels. Certains les ont même revendus à d’autres amateurs, et le plus étonnant est que les prix ne cessent de grimper.

Une course s’est engagée entre nous et les faussaires. D’ici dix ou quinze ans, avec le matériel dont nous serons dotés, nous la gagnerons sans problème
— Stefan Simon, Rathgen Research Laboratory

Source : Beltracchi, the Art of Forgery | Arne Birkenstock documentary

 

Une erreur de peinture a finalement mis un terme à la cavalcade du duo Beltracchi et le couple s’en est tiré avec quelques années de prison et une amende de 20 millions de dollars. Mais Hélène et Wolfgang ne semblent pas s’en préoccuper plus que ça, car ironie de l’histoire, leur célébrité leur permet aujourd’hui de vendre presque aussi bien leurs faux, que les tableaux signés de son nom.

« Une course s'est engagée entre nous et les faussaires, explique Stefan Simon, directeur du laboratoire qui a démasqué la supercherie sur une toile présumée de Campendonk. "D'ici dix ou quinze ans, avec le matériel dont nous serons dotés, nous la gagnerons sans problème". En attendant, le couple vit à Cologne, en semi-liberté.

Et c'est sûrement le cas de dizaines et de dizaines d'oeuvres de ces maîtres de la peinture et de l’art du mensonge.